Mesurer le développement économique au XXIe siècle
MONDES EN TRANSITION

Mesurer le développement économique au XXIe siècle

Pourquoi le PIB ne suffit plus ?

Avis d’expert

Christophe Parisot est diplômé d’HEC Paris et titulaire d’un DESS de l’Institut d’études ibériques et latino-américaines (Sorbonne Université). Spécialiste de l’analyse du secteur public et du risque souverain, il a été Managing Director, Head of EMEA Public Finance chez Fitch Ratings, après avoir exercé des fonctions similaires chez Standard and Poor’s, pour la France et la péninsule ibérique. Fort d’une expérience dans l’analyse du risque de crédit et du risque pays au sein du secteur bancaire (Dexia, Natixis), il dirige depuis 2022 un cabinet de conseil indépendant consacré aux risques de solvabilité et extra-financiers des émetteurs obligataires. Il enseigne également l’analyse des risques et la finance durable dans plusieurs écoles de management en France.

J’ai longtemps appris, dans l’analyse du risque souverain, à me méfier des catégories trop simples. Elles rassurent, mais elles expliquent rarement. Dire qu’un pays est « développé » ou « en développement » revient souvent à figer une réalité mouvante, alors même que la solidité d’un modèle se révèle surtout dans la durée, sous contrainte, face aux chocs domestiques et extérieurs.

C’est pourquoi le rapport SKEMA Publika Mesurer le développement au XXIe siècle écrit par une équipe pluridisciplinaire menée par Amaury Goguel, me paraît particulièrement utile et original. Il ne se contente pas de critiquer les limites du PIB, du revenu par habitant ou des classifications internationales. Il propose aussi une autre manière de regarder le développement : non comme un statut, mais comme une capacité de résilience. C’est, à mes yeux, l’un des apports les plus féconds du rapport. Une économie développée n’est pas seulement une économie riche ; c’est une économie capable de financer ses choix, de préserver sa stabilité, de maintenir l’accès aux marchés, d’investir dans sa base productive, de répartir de manière équilibrée les fruits de sa croissance et d’absorber les ruptures sans désorganisation systémique.

L’approche retenue, méthodique, multifactorielle et comparative, éclaire ainsi les différences profondes entre les États-Unis, la France et la Chine. Le rapport précise que les premiers bénéficient d’une centralité financière exceptionnelle ; la deuxième illustre une maturité institutionnelle et sociale stabilisatrice; la troisième combine puissance industrielle, pilotage étatique du capital et maturation financière encore inachevée. La singularité de l’étude intègre le fait qu’aucune trajectoire n’est parfaite dans l’absolu et que toutes reposent sur des arbitrages.

En cela, le rapport innove et propose un contraste avec les approches essentiellement quantitatives de l’analyse du risque pays : il met l’accent sur la dynamique du temps et réintroduit la cohérence interne et la vulnérabilité dans la mesure du développement. Pour les décideurs publics, les investisseurs, les analystes et les étudiants, cette grille offre bien plus qu’un classement. Elle fournit une méthode pour comprendre comment les nations tiennent, s’adaptent et, parfois, se transforment, dans un monde incertain.

Comment mesurer le développement économique d’un pays ? Depuis des décennies, le produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur le plus utilisé pour évaluer la performance des économies. Pourtant, à mesure que les transformations économiques, sociales, environnementales et technologiques s’intensifient, cet indicateur apparaît de plus en plus insuffisant pour saisir la réalité du développement. Ainsi, repenser l’approche de la mesure du développement économique est devenu central pour les économistes comme pour les décideurs publics.

Le premier volume du rapport Mesurer le développement au XXIᵉ siècle, publié par SKEMA Publika, propose une réflexion sur les indicateurs économiques permettant d’évaluer la trajectoire de développement des pays et sur les limites des outils traditionnels d’analyse. Dans le cadre de ce rapport, nous appliquons notre méthode à la France, la Chine et aux États-Unis.


Croissance économique et développement : une distinction essentielle

La croissance économique et le développement économique sont souvent confondus, alors qu’ils renvoient à des réalités différentes. La croissance économique correspond à l’augmentation de la production de biens et de services dans une économie, généralement mesurée par la variation du PIB. Elle traduit l’évolution de l’activité économique d’un pays et permet de comparer la performance des économies dans le temps.

Le développement économique, en revanche, désigne un processus plus large de transformation des sociétés. Il est à la fois source d’amélioration du niveau de vie, de réduction de la pauvreté, d’accès accru à l’éducation et à la santé, ou encore de transformation des structures productives. Il ne peut donc être réduit à la seule progression de la production.

Cette distinction est au cœur des débats contemporains sur la mesure du progrès économique, point sur lequel nous insistons dans notre indicateur.

Le PIB : un indicateur indispensable mais incomplet

Le PIB reste aujourd’hui l’indicateur de référence pour analyser l’activité économique. Il mesure la valeur totale de la production des biens et services réalisée dans un pays sur une période donnée.

Cet indicateur présente plusieurs avantages. Il permet de suivre l’évolution d’une économie, de calculer un taux de croissance et de comparer la taille des économies entre pays. Le PIB par habitant constitue également un indicateur couramment utilisé pour approcher le niveau de vie moyen d’une population.

Cependant, le PIB présente des limites bien connues. Il ne renseigne pas sur la répartition des revenus, ne mesure pas directement la pauvreté ou les inégalités et ignore une partie des activités économiques, comme le travail domestique ou certaines formes d’économie informelle.

Vers une approche plurifactorielle du développement économique

Face à ces limites, les économistes ont progressivement développé d’autres indicateurs afin de compléter la mesure du développement. L’indice de développement humain (IDH), élaboré par le programme des Nations unies pour le développement (PNUD), combine par exemple des indicateurs de revenu, d’éducation et d’espérance de vie afin d’évaluer le progrès humain dans les différents pays du monde.

Pour dépasser les limites des indicateurs pris isolément, le rapport mobilise un ensemble d’indicateurs économiques complémentaires permettant d’éclairer différentes dimensions du développement économique. Parmi ces variables figurent notamment la productivité et l’efficacité de la production, la mobilisation des facteurs de production, la structure de la production et l’insertion dans les échanges internationaux, ainsi que les équilibres financiers et commerciaux qui conditionnent la stabilité des économies.

L’analyse intègre également des ajustements statistiques indispensables pour comparer les pays, tels que la prise en compte de l’évolution des prix, de l’inflation ou la parité de pouvoir d’achat.

L’originalité du rapport tient à l’articulation de ces différents indicateurs au sein d’une approche plurifactorielle, qui ne vise pas seulement un niveau de richesse, mais à analyser les structures économiques et les dynamiques de transformation propres à chaque pays.

Cette méthode permet ainsi de comparer les trajectoires économiques et de dépasser les catégories traditionnelles, comme la distinction entre pays développés et en développement, devenue de moins en moins pertinente pour rendre compte de la diversité des situations contemporaines. En effet, cette manière de classer les pays en deux catégories nous semble caduque dans une ère où le monde tend vers la multipolarité.

Trois trajectoires économiques contrastées

Pour illustrer cette approche, le rapport compare les trajectoires économiques de trois grandes économies : la Chine, les États-Unis et la France. Ces trois pays présentent des structures économiques très différentes.

Les États-Unis apparaissent comme une économie particulièrement innovante et productive, capable de maintenir une position dominante dans de nombreux secteurs stratégiques. La France incarne une économie développée et stable, caractérisée par un niveau élevé de capital humain et un appareil productif diversifié. La Chine, quant à elle, illustre la trajectoire d’une économie en transformation rapide, marquée par une industrialisation soutenue et une montée progressive dans les chaînes de valeurs mondiales.

L’analyse montre que des niveaux de production comparables peuvent correspondre à des trajectoires de développement très différentes.

Une nouvelle lecture du développement

En combinant plusieurs indicateurs économiques et en analysant les structures productives des pays, cette approche permet de mieux comprendre les dynamiques du développement dans l’économie mondiale contemporaine. Les différentes trajectoires de développement ne traduisent pas des écarts de nature, mais des arbitrages structurels distincts illustrant la dimension hybride de la notion de « pays en développement ».

Elle offre également une grille d’analyse permettant d’interpréter les transformations économiques actuelles et les recompositions de l’équilibre économique international. Une lecture qui sera complétée par les volumes suivants consacrés aux dimensions humaine, institutionnelle, technologique et environnementale du développement.

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