Comment mesurer le développement économique au XXIème siècle ?

Dans cet épisode « dialogues », Sean Scull de SKEMA Publika reçoit :

Amaury Goguel est Directeur du MSc Financial Markets and Investment à SKEMA depuis une dizaine d’année, titulaire d’un doctorat en économie et professeur associé à SKEMA Business School. Co-auteur du rapport « Mesurer le développement au XXIème siècle – dimension économique ».

Thomas Deconstanza est diplômé de SKEMA Business School et titulaire d’un doctorat en langue et littérature slave au sein de l’Université de Lille et actuellement Country manager. Co-auteur du rapport « Mesurer le développement au XXIème siècle – dimension économique ».

Un besoin de repenser la notion de développement au XXIème

Les transformations géopolitiques, économiques et même militaires récentes mettent en lumière le caractère désormais partiel, voire obsolète, des indicateurs traditionnellement utilisés. Les catégories héritées de l’après-Seconde Guerre mondiale, « pays développés» versus « pays en développement », ont été construites dans un contexte spécifique, structuré notamment autour des institutions de Bretton Woods. Or, ces cinquante dernières années ont été marquées à la fois par la montée en puissance d’organisations internationales comme l’ONU, la Banque mondiale ou l’OMC, chargées d’évaluer le développement, et par une intensification des interdépendances entre États, rendant ces grilles de lecture de plus en plus insuffisantes.

C’est dans cette perspective que nous avons souhaité, au sein de SKEMA Publika, proposer une approche renouvelée et complémentaire. L’un des apports de notre travail est de construire une nouvelle échelle de développement fondée sur l’agrégation de plusieurs indicateurs, afin de mieux refléter les dynamiques contemporaines, en analysant notamment la Chine, la France et les États-Unis.Cette grille repose sur trois piliers : une dimension économique incluant la résilience commerciale ; une dimension sociétale intégrant le développement humain et la gouvernance ; enfin, une dimension stratégique couvrant la technologie, la souveraineté numérique, l’autonomie stratégique et l’environnement.

L’ambition est double : dépasser une vision trop statique du développement et proposer un outil d’analyse capable d’éclairer les recompositions du monde multipolaire. Ce travail a vocation à constituer une base utile pour orienter des recommandations de politiques publiques adaptées aux réalités du XXIᵉ siècle.

Les limites du PIB

Le PIB souffre de trois angles morts majeurs qui faussent notre compréhension des équilibres mondiaux :

  1. Le PIB agrège des flux de production (additionné aux stocks des années précédentes) de façon purement arithmétique, sans hiérarchiser leur valeur réelle. Une croissance artificiellement gonflée par l’endettement, par une bulle immobilière spéculative ou par des dépenses publiques insoutenables augmente le PIB, mais fragilisent en vérité la solidité structurelle d’une nation.
  2. Ensuite, le PIB entretient l’illusion de la moyenne. Le PIB par habitant est une moyenne statistique. À ce titre, il donne une illusion d’homogénéité et de stabilité.
  3. Le PIB est enfin aveugle aux externalités de production et à la capacité de résilience face aux chocs. Or nous vivons dans une ère de convergence des tensions et de superpositions des chocs.

Les avantages de l’indicateur multidimensionnel

L’approche traditionnelle du développement repose majoritairement sur des indicateurs agrégés, en particulier le PIB par habitant, parfois complété par des indices comme l’IDH. Ces outils ont été utiles, mais ils présentent aujourd’hui des limites importantes : ils restent partiels et insuffisamment adaptés aux transformations du monde.

Cet indicateur cherche précisément à dépasser ces limites. Il repose sur une logique d’agrégation multidimensionnelle, en intégrant non seulement des variables économiques, mais aussi des dimensions liées à la résilience, à la gouvernance, à la souveraineté technologique ou encore à la capacité d’adaptation des États. Il permet ainsi de mieux capter les dynamiques contemporaines. Un pays peut afficher un niveau de richesse élevé tout en étant vulnérable sur le plan énergétique ou technologique, tandis que d’autres économies peuvent se distinguer par leur capacité d’innovation ou leur positionnement stratégique.

Nous visons donc une lecture plus fine et plus stratégique du développement. Il ne s’agit plus seulement de mesurer un niveau, mais d’évaluer une trajectoire et une capacité à évoluer dans un environnement international de plus en plus instable. En ce sens, notre approche permet de mieux cerner la réalité du développement au XXIᵉ siècle et d’apporter un outil d’analyse plus pertinent pour éclairer la décision publique.

Les trois points à retenir de ce premier rapport

  • La notion de développement n’est pas que descriptive, elle est de plus en plus devenue instrumentale.
  • Le débat ne devrait plus être « quel pays est développé ? », mais : comment chacun produit, finance, stabilise et complexifie et à quel prix d’arbitrages internes ?
  • Le développement doit être vu comme une trajectoire sous contrainte. La supériorité d’un pilier n’exonère pas des vulnérabilités sur les autres, bien au contraire. Nous invitons donc à déplacer le débat : du statut de développement vers l’architecture, et de l’architecture vers la résilience. Le rapport en donne une illustration, presque une méthode, en tout cas des éléments que nous espérons aspirationnels

Les chapitres

1 min 22 : Pourquoi avoir ressenti le besoin de repenser la notion de développement au XXIème siècle ?

4 min 21 : Quelle est la faiblesse du PIB pour mesurer le développement ?

9 min 22 : Qu’est-ce que l’indicateur, développé dans le rapport, à de plus que l’approche traditionnelle de mesure du développement ? En quoi il arrive à mieux cerner et mesurer la notion de développement ?

11 min 16 : Votre analyse sur le développement économique confirme-t-elle la fin de la période de la « fin de l’histoire » comme l’avait théorisé Francis Fukuyama au début des années 1990 ?

17 min : Au-delà de ce rapport sur le développement, Thomas Deconstanza, vous avez travaillé sur la montée en puissance des BRICS dans le monde et des PIIGS en Europe. Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit et ce que révèle la montée de ces ensembles de pays ?

20 min 15 : Quel modèle économique ressort de votre analyse pour la France ? Quelles en sont les forces et les faiblesses par rapport aux modèles chinois et américain ?

26 min 17 : Cette configuration de l’économie française n’est-elle pas anachronique dans la mesure où elle paraît rigide dans une ère internationale marquée par la compétition, les flux économiques, une course à la compétitivité et à l’innovation ?

30 min 53 : Est-ce que vous estimez que nous allons vers une compétition/confrontation des différents modèles ?

32 min 42 : Quels sont les trois points à retenir de ce premier volume du rapport « Mesurer le développement au XXIème siècle » ?

L’entretien