Doper la compétitivité de la Francophonie économique
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Doper la compétitivité de la Francophonie économique

Recommandations

Avec 15% de la population mondiale, 16% du produit national brut mondial et 20% des échanges mondiaux de marchandises, la Francophonie économique est une réalité incontestable. Pour se développer encore davantage, il est essentiel qu’elle démontre toujours plus son apport au monde économique. Pour cela, elle doit :

  • porter ses valeurs maîtresses d’intérêt général et de bien commun, au niveau des États, des organisations internationales, mais aussi de l’élaboration des règles, normes et des standards professionnels ;
  • agir auprès de toutes les instances internationales, en particulier où sont traités des sujets socio-économiques, comme la santé ou le sport, à la fois sources de forts revenus et de puissance géopolitique ;
  • représenter une alternative et proposer des solutions adaptées aux nouveaux défis posés par les évolutions économiques et numériques, sans être défensive ou arc-boutée contre d’autres langues ou d’autres systèmes.

Cet essai a été rédigé à l’occasion de la première édition du Festival de la Francophonie économique (FIEF2022), qui s’est tenue le 17 novembre 2022 à Djerba, en marge du XVIIIè Sommet des chefs d’États et de gouvernements de l’OIF. Le FIEF2022 est une initiative du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE).

La Francophonie économique représente une réalité incontestable, avec près de 15% de la population mondiale, environ 16% du produit national brut mondial et 20% des échanges mondiaux de marchandises. En 2050, la population des pays membres de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) approchera 2 milliards d’individus dont 700 millions de locuteurs en français. 85% d’entre eux vivront en Afrique. Le français maintient une place honorable sur l’internet. Cependant la Francophonie économique ce ne sont pas que des chiffres et des algorithmes. C’est aussi la capacité à être vecteur de principes, la capacité à agir en réseau, y compris avec des mondes concurrents et enfin, la capacité à proposer des solutions efficaces pour les acteurs économiques.

État des lieux

Trois constats préalables :

  • la Francophonie est dynamique, la langue française se maintient dans le groupe des 5 langues les plus parlées à l’échelle de la planète après l’anglais, le chinois, l’hindi et l’espagnol et surtout, elle progresse, de 7% depuis 2018 ;

  • si le nombre de locuteurs quotidiens du français a progressé de 8% entre 2018 et 2022, ce chiffre grimpe à plus de 15% dans l’ensemble Afrique subsaharienne-océan Indien, ensemble dont l’essor économique est maintenant dûment prévu. Donc ce continent et sa jeunesse sont un facteur essentiel de la progression attendue de la Francophonie économique ;

  • outre les chiffres de PNB toujours un peu sujets à caution, la Francophonie performe sur internet, base de tout développement économique. Comme le dit le rapport Stratégie numérique 2025 publié en 2022 de l’OIF, « l’avenir de la langue française, au 21ème siècle, dépend également de sa capacité à être présente, utile et transmise dans l’espace numérique ».

La présence de la langue française y confirme sa 4e place (après l’anglais, l’espagnol et l’arabe). En ce qui concerne l’anglais, sa place relative continue de se restreindre, passant largement en-dessous des 50% avec une entrée massive d’internautes de langues asiatiques et de l’arabe. L’hindi notamment montre une ascension spectaculaire. Mais côté Afrique, la fracture numérique des pays francophones est plus lente à se résorber que la croissance moyenne de la connectivité dans le monde.

Qui dit économique dit aujourd’hui données et intelligence artificielle. De ce point de vue, des efforts ont été réalisés dans beaucoup de pays francophones. Pour ne citer que la France, elle dispose de certaines ressources qui pourraient être davantage valorisées pour développer l’IA francophone. Le Lab IA d’Etalab a par exemple mené un projet pilote pour créer le premier jeu de données de questions réponses francophones, utilisable par chacun pour développer des algorithmes. L’INRIA aussi en a développé. Et ce ne sont que des exemples publics, nombre de petites entreprises le font aussi.

Par son nombre de locuteurs, la place de son économie dans le monde, son entrée réussie dans le monde numérique, la demande de diversité croissante face à l’uniformisation par des modes de pensée formatés, la Francophonie économique a en quelque sorte un boulevard devant elle. Encore faut-il qu’elle démontre de plus en plus son apport au monde économique.

Ce que le concept de Francophonie économique apporte au monde économique

On aborde là une question politique majeure : les valeurs attachées à la Francophonie économique, respectueuse du droit international et des prérogatives de l’État de droit, dans laquelle les États respectent et protègent les libertés fondamentales y compris économiques. Si l’on regarde ce qui relie tous leurs aspects, on arrive inéluctablement à la notion d’intérêt général, qui porte en elle des principes juridiques de droit économique et de droit tout court, ainsi que l’intervention de l’État et de la règle commune qui s’impose aussi aux acteurs économiques.

Nous avions travaillé en 2017 sur le thème d’un intérêt général rénové avec une quinzaine d’économistes et juristes dans le cadre du livre collectif Intérêt général et marché, la nouvelle donne. Trois principes essentiels en sont la base. La concurrence réelle, qui doit être garantie, car paradoxalement, sans règles pour la faire respecter, elle n’a qu’un temps et elle disparaît au profit de monopoles privés ; la sécurité juridique, qui limite le laisser-faire quand il porte atteinte à la loyauté des échanges. ; la notion de responsabilité, inhérente au droit romain, qui devient non seulement une clé de la gouvernance de l’entreprise mais aussi un apport très intéressant à la doctrine classique de l’intérêt général.

Dans ce contexte, la gouvernance par l’intérêt général bien compris devient paradoxalement le meilleur allié d’une économie de liberté durable. Cette notion de l’intérêt général s’accommode parfaitement de l’action d’acteurs privés responsables qui recherchent leurs intérêts et en même temps contribuent à la recherche du bien commun dans un cadre de comportement que seule peut mettre en place une autorité publique légitime, c’est-à-dire issue de l’élection.

C’est tout ce cadre conceptuel que porte aujourd’hui la Francophonie économique mais d’une manière diffuse qu’il convient de mieux expliciter. La Francophonie économique a pu être assimilée à des droits lourds, comme le disait le premier rapport Doing Business de la Banque mondiale en 2004, mais qui heureusement a élargi sa vision. Également à des États trop interventionnistes. Tout cela n’est pas faux, mais fondamentalement les crises qui s’accumulent montrent la pertinence du concept d’intérêt général et de bien commun. A nous, acteurs économiques de la Francophonie, de fournir des solutions.

Apporter des solutions

Concrètement, on parle de droit économique, de normes, de types de contrats issus de la common law ou du droit romain, en fait de plus en plus d’une combinaison des deux. On parle de principes réels de responsabilité et de durabilité qui doivent animer toutes les législations. Là où cela devient plus délicat, c’est de savoir par qui doivent être mises en place ces règles : États, organisations multilatérales, standards pour l’autorégulation et les contrats.

La Francophonie économique n’est pas dogmatique, nous devons agir sur les trois fronts. Car il se mélangent : les standards professionnels, tels par exemple que les IFRS, deviennent des lois nationales et internationales, les accords internationaux « ruissellent » sur les législations nationales, l’élaboration des autorégulations, des contrats et de la soft law est captée par de grands cabinets internationaux. Donc c’est dans toutes les instances internationales que les acteurs économiques francophones doivent agir et porter, d’abord, un narratif explicatif. Et en particulier dans celles où sont traités des sujets à la frontière de l’économie et du social, comme la santé, le sport et d’autres, à la fois sources de forts revenus et de puissance géopolitique.

Ce narratif ne doit pas être défensif ou arc-bouté contre d’autres langues ou d’autres systèmes, du reste pourquoi ne pas parler aussi anglais quand cela est indispensable ou utile, mais sans jamais oublier notre langue et en veillant à toujours la faire valoir. Nous devons représenter une alternative et proposer des solutions adaptées aux nouveaux défis posés par les évolutions économiques et numériques. C’est là que l’intelligence économique (IE) et collective est indispensable :

  • la pratique de la « coopétition », terme clé de l’IE, est plus pertinente que jamais, c’est-à-dire que nous devons savoir être très compétitifs mais aussi coopérer quand nécessaire avec des concurrents, que ce soit entre acteurs économiques ou entre États. Cela implique au niveau des règles et normes d’être présents dans les lieux où elles se font et d’y discuter, argumenter, convaincre, avec toutes les ressources de l’influence éthique et professionnelle. Cela concerne tous les acteurs, privés, publics, professionnels, de la société civile. Les professions du droit sont particulièrement concernées et font déjà un travail remarquable ;

  • on n’a jamais raison tout seul et l’intelligence collective est en l’occurrence une des clés de la promotion de la Francophonie économique. Tous les acteurs que je viens de citer devraient travailler de manière articulée. Et là encore, on peut aussi trouver des alliés chez des non francophones, de plus en plus sensibles à la notion de bien commun, comme on le voit aux États-Unis même. C’est en transportant des principes et des solutions utiles collectivement que la Francophonie saura le mieux se promouvoir. L’usage de la langue prendra un sens profond, en devenant un véhicule de solutions concrètes et efficaces économiquement et socialement.

D’ailleurs l’OIF l’a bien compris, quand elle parle de sa mise en place d’un « dispositif de veille, d’alerte et d’action en faveur de la langue française et du multilinguisme dans les organisations internationales, soutenu par les États et gouvernements francophones, [qui] a été activé afin de rendre opérationnels l’échange d’informations, la coordination des initiatives déployées et la mobilisation des réseaux francophones ». A nous tous de contribuer à cet effort.