EYES : Quelles sont les préoccupations politiques des jeunes Français ?
EMERGY - Tendances sociétales émergentes, FOCUS PAYS

EYES : Quelles sont les préoccupations politiques des jeunes Français ?

Recommandations

Points clés concernant les perceptions des jeunes Français (18-24 ans)

  • Sur Twitter, ils emploient très peu les expressions « changement » et « avenir », marqueurs de projection. Cela laisse entrevoir au minimum une difficulté à envisager l’avenir, voire un manque de projet pour le futur.
  • Ils sont défiants vis-à-vis des médias traditionnels et semblent privilégier les réseaux sociaux comme source d’information.
  • Préoccupés par les fake news, ils privilégient une approche par l’éducation plutôt que par la régulation stricte.
  • La sécurité est un thème d’intérêt pour les jeunes Français, davantage que pour les Étasuniens, Brésiliens et Sud-africains par exemple.
  • Ils sont critiques envers les GAFA et plutôt enclins à une régulation accrue de ces entreprises.
  • Ils perçoivent négativement le monde de l’entreprise, à l’instar d’autres jeunesses étudiées.

Recommandations

  • Mieux former au sens critique, pour fournir aux apprenants les rudiments de l’interrogation, du tri et de la validation de l’information reçue.
  • Poursuivre les réflexions sur des règles fiscales ou éditoriales à appliquer aux géants du numérique.
  • Traiter la méfiance des jeunes vis-à-vis des entreprises en menant un travail de fond sur les paradigmes mêmes des relations au travail.

Cette note rassemble et approfondit les données françaises du rapport EYES 2021 (Emergy Youth Early Signs) sur les préoccupations émergentes des 18-24 ans de cinq nationalités : brésilienne, chinoise, étasunienne, française et sud-africaine.

Pour mémoire, le rapport EYES 2021 publié en février 2022 analyse les perceptions des 18-24 ans issus des cinq pays d’implantation de SKEMA Business School, sur cinq sujets politiques priorisés par les jeunes eux-mêmes : les médias traditionnels et la presse, les réseaux sociaux, la sécurité, les nouvelles technologies et le monde du travail. Le rapport s’est notamment nourri d’entretiens qualitatifs menés auprès de 36 étudiants de SKEMA (dont 17 Français) et d’une veille exercée sur le réseau social Twitter entre juillet 2020 et juin 2021. La méthodologie complète du projet est disponible en annexe du rapport EYES 2021.

De quoi parlent les 18-24 ans sur Twitter ?

Les Français sont un peu plus de 9 millions à utiliser Twitter (Statista, juillet 2021). Les 18-24 ans sont plutôt bien représentés dans cet espace d’expression en ligne, mais leur participation en fonction des sujets est inégale. Comme les jeunes des autres nationalités sondées, ils investissent surtout les conversations autour des médias et de la presse, et des réseaux sociaux, où ils représentent 15 % et 14,5 % des utilisateurs s’exprimant sur ces sujets. L’intérêt pour les thématiques du travail et de la sécurité sont du même ordre de grandeur, avec 14,5 % et 14 %. Étonnamment, les nouvelles technologies sont le sujet où les jeunes sont les moins enclins à converser. Ils y représentent seulement 10 % des utilisateurs prenant part aux conversations.

Part des jeunes français dans la conversation nationale en ligne (Twitter), par thématique. Lecture : les 18-24 ans représentent 15,13 % de l’ensemble des utilisateurs ayant tweeté au sujet des médias et de la presse.

En nombre de tweets en revanche, et à l’inverse de la tendance mondiale, la sécurité est le deuxième thème le plus populaire, devant les réseaux sociaux.

Une jeunesse désenchantée face à l’avenir ?

À travers les cinq thématiques, les mots « changement/avenir » sont très peu utilisés par les jeunes Français. Seulement 0,5 % de leurs tweets, toutes thématiques confondues, reprennent ces expressions, alors que les jeunesses brésilienne, sud-africaine et étasunienne par exemple les emploient près de 5 fois plus. Cette attitude peut être mise en relation avec deux sondages de septembre et novembre 2021, respectivement OpinionWay pour le Figaro/L’Étudiant, où 58 % des 18-24 ans se disent confiants dans l’avenir de leur génération, et le site d’emploi Monster avec l’institut de sondage Yougov, où 49 % seulement se projettent positivement dans l’avenir.

Les expressions « changement/avenir » étant a priori des marqueurs de projection, qu’ils soient positifs ou négatifs, leur moindre utilisation en France doit interroger les politiques. Marque-t-elle un désintérêt, une désillusion ? La période de notre enquête, en pleine crise sanitaire dans tous les pays concernés, peut être un élément de réponse à ce positionnement dans « l’ici et maintenant », compte tenu des incertitudes sur l’évolution de la crise. Elle pourrait indiquer aussi le manque de perspectives données aux jeunes. C’était l’analyse de Kairos Future et Fondapol, dans un rapport de 2008, qui invitait à « reconsidérer nos représentations sur les jeunes et à sortir d’une politique publique catégorielle inefficace pour lui préférer une politique au service d’un nouveau projet de société. Car, sans « mythe collectif », les jeunes tendent à se replier sur eux-mêmes, sans espoir pour leur société ni pour eux-mêmes ».

Défiance vis-à-vis des médias traditionnels: quel avenir pour l’information ?

Interrogé en début d’étude, un des étudiants français expliquait la défiance de sa génération envers les médias dominants notamment par le défaut d’indépendance des médias français « accaparés par quelques millionnaires ». Fin 2021, le Sénat a d’ailleurs créé une commission d’enquête sur la concentration des médias en France, pour étudier ces questions et « évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie ». D’après cet étudiant toujours, les réseaux sociaux apparaissent comme une « ressource dissidente à l’information véhiculée par les médias traditionnels » et sont donc privilégiés comme source d’information par les jeunes. En effet, les réseaux sont le terrain de jeu de nouveaux médias alternatifs, par exemple Brut, Konbini, HugoDecrypte, etc. D’après une autre étudiante de SKEMA, les jeunes sont plus attirés par ces nouveaux médias car s’identifient davantage aux journalistes, souvent plus jeunes. L’information présentée sous forme de courtes vidéos plait plus, à une époque où la lecture présente moins d’attrait et où les esprits sont habitués à être constamment sollicités par des contenus en compétition.

Cette perte de confiance envers les médias traditionnels s’exprime également en ligne. En effet, plus de 32 % des tweets contenant les mots « médias/presse » et « informations » apparaissent comme négatifs contre seulement 6 % de tweets positifs. Sur Twitter toujours, les questions de liberté de la presse sont particulièrement discutées par les jeunes Français. « Liberté » est le deuxième terme le plus employé au sein de la thématique médias/presse. En comparaison, la méfiance vis-à-vis des réseaux sociaux bien qu’existante est moins prononcée ; le croisement des expressions « réseaux sociaux » et « informations » génère 26 % de tweets négatifs pour 17 % de tweets positifs.

Pour une meilleure lisibilité, le graphique ne montre pas les tweets jugés comme neutre (pourcentage restant pour arriver à 100, une fois les sentiments positif et négatif soustraits). Se référer à l’annexe méthodologique pour plus d’informations.

Combattre les fake news tout en évitant le piège de la censure

Les jeunes Français sont préoccupés par la prolifération des fake news, expression qu’ils associent indistinctement aux médias traditionnels et aux réseaux sociaux, contrairement aux jeunes des autres nationalités, pour qui le terme est davantage prêté, et parfois de loin, aux médias dominants. Peut-on conclure de cette particularité française que les médias nationaux leur paraissent remplir un peu mieux leur mission d’analyse et de validation de l’information ?

Sur Twitter, les jeunes Français associent spontanément l’État et le gouvernement à ces discussions ; c’est la première association parmi nos mots clés testés sur les deux thématiques médias/presse et réseaux sociaux. Ces observations correspondent à des éléments de dialogue tenus avec les étudiants français de SKEMA, s’interrogeant sur la manière dont les gouvernements doivent interférer avec le contenu des informations circulant sur leur territoire. Le sentiment de manipulation était palpable, alors que l’équilibre entre la désinformation, la régulation et la censure est considéré comme un enjeu majeur. Qu’elle vienne de l’État ou d’acteurs privés, la censure n’apparait pas comme la solution au problème. En effet, sur Twitter, les jeunes Français ont particulièrement pris part aux débats autour de la liberté d’expression et du pouvoir de censure que détiennent les plateformes de réseaux sociaux suite à la décision prise par Twitter de bannir Donald Trump de sa plateforme après l’assaut du Capitole en janvier 2021. Les hashtags #TrumpBan, #TrumpBanned, #TrumpTwitterBan, #JeSuisDonaldTrump, #TwitterCensure ponctuent ces conversations.

Ce que ces discussions illustrent, c’est la vigilance de la jeunesse face aux dérives de la censure. Plus que des mesures de régulations, les étudiants interrogés semblaient privilégier l’éducation au sens critique. Il apparait indispensable d’intégrer dès l’enseignement secondaire, puis dans le supérieur une discipline de l’information. A la croisée de l’histoire, de l’économie et de la philosophie, l’éducation au sens critique fournirait aux apprenants les rudiments de l’interrogation, du tri et de la validation de l’information reçue. Développer ces compétences parait d’autant plus essentiel quand les réseaux sociaux privilégient les « bulles » d’informations enfermant dans des opinions communes, exposent à des flux d’informations importants et imposent une vitesse de lecture accrue. La généralisation des formations déjà existantes dès le plus jeune âge est très sérieusement à envisager par les autorités publiques concernées.

Comparaison de la récurrence du terme « fake news » associé à « médias/presse » et à « réseaux sociaux ». Lecture : En France, 0,72 % des tweets publiés par les 18-24 ans sur les médias ou la presse mentionne les fake news.

La sécurité, un sujet de préoccupation incontournable

La sécurité fait beaucoup réagir sur Twitter. C’est en effet la deuxième thématique la plus populaire avec 467 800 tweets, loin devant les 241 200 des réseaux sociaux. Il s’agit là d’une particularité française partagée avec les jeunes Chinois, les trois autres pays d’étude privilégiant systématiquement les conversations autour des réseaux sociaux. Cet intérêt pour les questions sécuritaires peut s’expliquer entre autres par l’actualité nationale de la période étudiée.

Le débat parlementaire sur la loi de sécurité globale en novembre 2020 est l’un des sujets phares de la thématique. Le hashtag #StopLoiSecuriteGlobale se classe 3ème de la thématique et #PPLSecuriteGlobale 6ème (PPL : proposition de loi). Ces hashtags, associés à des noms de lieux (#France, #Paris, #Lyon tous dans le top 10) illustrent les nombreuses manifestations et actions militantes menées contre le texte. La disposition prévoyant l’interdiction de la diffusion d’images des forces de l’ordre était particulièrement critiquée. #police est par ailleurs le 5ème hashtag de la thématique. Si les jeunes associent d’abord la sécurité aux expressions « État/gouvernement » (24 000 tweets), ils l’associent ensuite à la notion de « liberté » (11 800 tweets).

Au sein des groupes de travail des étudiants français de SKEMA, la question de la sécurité physique était particulièrement mentionnée, particulièrement par les femmes. Elles demandaient notamment une mise en œuvre plus efficace des politiques visant à réduire les violences à caractère sexiste.

La question de la sécurité sanitaire est aussi au centre des conversations en ligne. Sur notre période d’étude, ponctuée par les confinements et couvre-feux, #COVID19 est le deuxième hashtag le plus populaire de la thématique avec 5 900 occurrences. Les étudiants de SKEMA s’interrogent sur la mise en place d’un état d’urgence : « Le recours de plus en plus fréquent à l’État d’urgence réduit-il cette notion d’urgence dans l’esprit des citoyens ? Une situation d’urgence justifie-t-elle une restriction des libertés de chacun ? ». En outre, ils faisaient part de l’isolement et des difficultés d’intégration liées à l’impératif de l’enseignement distanciel et du télétravail en stage. Le télétravail comme nouvelle norme de l’entreprise apparaissait comme l’un des grands enjeux découlant de la crise. D’après l’enquête « les jeunes et l’entreprise », réalisée par la Fondation Jean-Jaurès en décembre 2021, seuls 12 % 18-24 ans souhaiteraient télétravailler à plein temps. 42 % privilégient le télétravail partiel. Selon la Fondation Jean-Jaurès toujours : « Le lieu de travail n’est pas considéré comme dépassé ou obsolète malgré l’émergence du télétravail et doit, davantage que par le passé, être un moment agréable, qui apporte quelque chose (une ambiance) ».

Les jeunes Français semblent porter un intérêt particulier à la sécurité des nouvelles technologies. Le croisement des termes « sécurité » et « IA/GAFA » est par exemple quatre fois plus discuté par les jeunes Français que par les jeunes Étasuniens, Chinois ou Brésiliens. Les jeunes Français considèrent d’ailleurs l’intelligence artificielle relativement positivement. Près de 19 % des tweets sur le sujet sont positifs contre 12 % négatifs.

Les GAFA sont tout-puissants et peu appréciés

#GAFA est le hashtag le plus utilisé de la thématique nouvelle technologie en France et rassemble 2 900 tweets. Ils sont décriés avec plus d’un quart des tweets les mentionnant à connotation négative. La question de la confiance intéresse particulièrement et les griefs liés à la gestion des données sont, sans surprise, au cœur des conversations. Plusieurs étudiants français, entendus lors des entretiens qualitatifs, partageaient leurs craintes quant aux enjeux d’exploitation et de protection de leurs données personnelles. Ils insistaient sur le manque d’information fournie au citoyen quant à leur stockage et à sa finalité. Ils s’interrogeaient aussi sur la place des gouvernements dans la régulation de ces entreprises.

En ligne, les débats les plus engageants sur les enjeux de régulation s’articulent surtout autour de la liberté d’expression et du pouvoir de censure des GAFA. Ici encore, la suppression du compte Twitter de Donald Trump met le feu aux poudres. Pour certains, le pouvoir des GAFA tel qu’il s’est manifesté à l’occasion de cet événement, constitue une atteinte majeure à la liberté d’expression. #Trump est ainsi le 3ème hashtag le plus populaire de la thématique, #TrumpBanned le 4ème, #censure le 12ème et #trumpban le 19ème, et ce alors même qu’ils sont absents du top 10 des hashtags de la thématique aux États-Unis. De nombreux tweets sont axés sur la nouvelle balance de pouvoir entre États et GAFA. Au moment où les décideurs s’interrogent sur des règles fiscales ou éditoriales à appliquer aux géants occidentaux du numérique, la sympathie des jeunes pour ce faire constitue un atout majeur.

Le monde de l’entreprise est source de méfiance

Le monde de l’entreprise est perçu plutôt négativement par les jeunes Français. Près de 37 % des tweets contenant le mot « entreprises » sont négatifs, pour 22 % de tweets positifs. Les 18-24 ans discutent principalement des #salaires (2ème hashtag le plus récurrent de la thématique travail), des questions de responsabilité sociale et environnementale (#Greenwashing). Cette tendance se retrouve auprès des jeunesses du Brésil, des États-Unis et d’Afrique du Sud ; nous en proposons une analyse dans la note « Jeunesse et travail : défiance vis-à-vis de l’entreprise et demande politique ».

Cette tendance n’est pas non plus nouvelle en France. Un rapport de 2008 du Centre d’études de l’emploi faisait déjà état d’une « attitude faite de méfiance et scepticisme vis-à-vis de l’entreprise » chez les jeunes de moins de 30 ans. Ce problème, présent depuis au moins 15 ans apparait critique aujourd’hui et mérite toute l’attention des décideurs. Un travail de fond sur les paradigmes mêmes des relations au travail semble nécessaire.